Le contexte de la Saint-Jean de 1990 est fortement marqué par l’échec de l’Accord du lac Meech, qui devait permettre au Québec de réintégrer « dans l’honneur et l’enthousiasme » (selon les mots de Lucien Bouchard au moment où il était encore ministre conservateur) la Confédération canadienne, lui qui n’avait toujours pas signé la Constitution que Pierre Elliott Trudeau avait rapatriée unilatéralement en 1982.

Brian Mulroney, dont le gouvernement conservateur succéda à celui de Trudeau en 1984, s’était donc donné comme mission de réconcilier la famille canadienne et de réparer l’affront fait au Québec suite à l’échec référendaire de 1980. Pour ce faire, il mit sur pied une ronde de négociations constitutionnelles devant s’atteler à répondre aux demandes particulières du Québec, formulées comme suit:

  1. Une reconnaissance du Québec comme société distincte et de l’existence des faits français et anglais ;
  2. Que le Québec et les autres provinces disposent d’un droit de veto à l’égard de certains amendements importants à la Constitution ;
  3. Le droit de retrait d’une province, avec compensation, de tout programme initié par le gouvernement fédéral dans un domaine de compétence provinciale ;
  4. Une reconnaissance accrue des pouvoirs provinciaux en immigration ;
  5. Que les trois juges québécois de la Cour suprême du Canada soient nommés par le gouvernement fédéral sur proposition du gouvernement du Québec.

Les négociations avec le reste du Canada achopèrent principalement sur la notion de société distincte, les autres provinces craignant que le Québec ne bénéficie d’un traitement particulier au sein de la Confédération. D’autre part, les leaders autochtones, à qui la Constitution de 1982 avait reconnu, à la hâte et sans en définir la portée, des droits ancestraux, ne voyaient pas d’un bon oeil que le gouvernement fédéral tente de régler la question du Québec alors que leurs propres négociations stagnaient.

Voilà donc comment il devint de plus en plus clair, même quelques mois avant l’échéance du 23 juin 1990 pour la ratification de l’Accord du lac Meech, que celui-ci se dirigeait vers une impasse et que, plus largement, le Canada n’acceptait pas les conditions minimales du Québec (notamment la notion de « société distincte ») pour que celui-ci revienne dans le giron fédéral. Cette situation mena d’ailleurs à la démission de plusieurs députés et ministres conservateurs, dont Lucien Bouchard, qui formèrent peu de temps après le Bloc Québécois. Voir à cet égard le discours prononcé à l’Assemblée nationale par Robert Bourassa, où il réaffirme le caractère distinct du Québec.

C’est dans ce contexte qui prit place le défilé de 1990, le premier véritable défilé d’envergure depuis celui de 1969, censé réinstaurer cette tradition de la Saint-Jean-Baptiste et fêtant en même temps les 30 ans de l’élection de l’équipe libérale de Jean Lesage ayant marqué le début de la Révolution tranquille, d’où le thème du défilé: « 30 ans de force tranquille ».

Placé sous la direction du concepteur Richard Blackburn, du Cirque du Soleil, le défilé de 1990 se voulait donc un retour en force de cette tradition, tout en proposant une réactualisation de certains symboles traditionnels. Les organisateurs désiraient mettre sur pied une célébration intégrative et non partisane, appelant la population à se joindre au défilé tout en n’arborant que des drapeaux du Québec et non des pancartes ou banderoles potentiellement politiques, le fleurdelisé étant défini comme symbole cohésif par excellence.

Le jour du défilé, qui fut reporté au 25 juin pour cause de pluie la veille, les spectateurs eurent la surprise de voir le défilé s’ouvrir avec un énorme mouton noir, baptisé le Mouton de Troie et tiré par 24 jeunes issus des communautés culturelles et distribuant aux spectateurs des fleurs de lys en papier, alors qu’une troupe de danseurs autochtones suivaient le convoi. De fait le symbole du mouton avait disparu depuis 1964 – du moins dans le défilé de Montréal – et Blackburn désirait le réactualiser, lui prêtant cependant une connotation contemporaine censée représenter le visage multiethnique du Québec.

Or, dans le contexte du rejet de l’Accord du lac Meech et de la puissante remontée du nationalisme au Québec, le fameux mouton symbolisa, aux yeux de plusieurs observateurs, la place du Québec au sein de la Confédération, subissant un glissement sémantique inspiré par le contexte particulier dans lequel s’inscrivait la fête. Ce puissant symbole allait d’ailleurs inspirer le cinéaste Jacques Godbout, qui entreprit la réalisation d’un documentaire historique (Le Mouton Noir) portant sur l’année suivant l’échec de Meech, marquée par la création du Bloc Québécois, la crise d’Oka, la mise sur pied de la commission Bélanger Campeau et le dépôt du rapport Allaire.

D’autre part, il importe de noter que l’épisode du mouton noir ne fut pas le seul cas de subversion des symboles ou manifestations de la Saint-Jean de 1990. En effet, le spectacle devant se tenir sur les plaines d’Abraham dut être déménagé puisque pas moins de 600 camionneurs indépendants en grève occupaient cet espace afin de faire pression sur les dirigeants de la commission Charbonneau, qui se penchait alors sur la situation du camionnage au Québec.

Sans être directement reliées à la Saint-Jean, ces protestations utilisèrent néanmoins l’espace de la fête afin de faire pression sur les pouvoirs publics et se faire entendre des médias. Cette fois encore, l’espace de la Saint-Jean, fut-il physique, symbolique ou discursif, servit de lieu de synthèse des tensions et conflits de la société québécoise, en plus d’être un exceptionnel lieu de cohésion nationale, comme en fit foi le mémorable discours patriotique de Jean Duceppe au parc Maisonneuve, dont voici une extrait:

Marc Ouimet

Bibliographie sélective

Eva-Marie Kröller, « Le Mouton de Troie : Changes in Quebec Cultural Symbolism », The American Review of Canadian Studies, hiver 1997, p. 523-544.

Guy Laforest, Trudeau et la fin d’un rêve canadien, Sillery, Septentrion, 1992.

Kenneth McRobert, Un pays à refaire: l’échec des politiques constitutionnelles canadiennes, traduit de l’anglais par Christiane Teasdale, Montréal, Boréal, 1998 (1997).

Et quelques documentaires

Jacques Godbout, Le Mouton Noir, Montréal, ONF, 1992.

Jacques Godbout, Les Héritiers du Mouton Noir, ONF, 2003.


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