Festivités populaires et confrontations

Les années qui suivent les coups de force des défilés de 1968 et 1969 marquent le début d’une appropriation québécoise et populaire de la fête, qui reste cependant le lieu de turbulences souvent violentes. Si le défilé officiel est interdit par autorités qui ne veulent pas voir le spectacle des deux années précédentes se reproduire, il est remplacé en par un défilé populaire sillonnant les rues de la ville et aboutissant dans le Vieux-Montréal.

Le cinéaste Pierre Perreault, qui avait commenté de façon si acerbe le défilé de 1969 que Radio-Canada lui retira le micro alors qu’il était en ondes, en est d’ailleurs l’un des organisateurs. L’idée derrière ce rassemblement est de permettre aux gens de devenir des acteurs (et non des spectateurs passifs) de la fête. Alors que la fête nationale représentait autrefois des représentations de la culture et de la nation définies par une certaine élite (nationaliste et gravitant notamment autour des Société Saint-Jean-Baptiste), ce rassemblement vise à faire se rencontrer les gens et mettre en scène la culture populaire (musique, chanson, etc.) sans autre forme de médiation.

C’est ainsi que se mettent en place les fêtes de quartiers, qui prennent davantage le visage de petits festivals ou de kermesses plutôt que de fêtes à portée nationale, la musique, la danse et l’alcool remplaçant la portée nationaliste d’antan. Ce côté festif des célébrations prend cependant bien vite une teinte de confrontation : alors qu’en 1971, les festivités du Vieux-Montréal avaient été interrompues par la police, qui interdisait les rassemblements publics (nous sommes alors à quelques mois à peine de la Crise d’Octobre), celles des années suivantes, notamment en 1972 et 1974, virent quant à elles en confrontations ouvertes avec la police.

Les organisateurs des festivités de 1974 avaient pourtant pris plusieurs mesures pour briser la dynamique des années précédentes : la scène du Vieux-Montréal avait été transférée au Parc Jarry et de nombreuses festivités de quartier avaient également été mises sur pied et étalées sur quatre jours pour en désamorcer l’aspect politique. Dans une volonté pour la première fois manifestée d’intégrer les immigrants aux festivités, le ministère de l’Immigration met alors sur pied une « Semaine de l’amitié québécoise », tandis que Jean Duceppe, président des festivités cette année-là, déclare :

Nous avons voulu cette année que les fêtes de la Saint-Jean deviennent les fêtes de tous les Québécois d’expression française, quelles que soient leur origine, leur race, leur religion. Nous avons voulu tendre la main à tous ceux qui, parlant français, vivant en français, existant en français, s’acharnent, envers et contre tout, à bâtir et presque à réinventer le Québec français. Pour cela, nous avons cru qu’il était temps plus que jamais de tendre la main à tous les immigrants qui veulent vivre au Québec et que des groupes politiques cherchent à diviser (…).

Malgré les précautions prises par le comité organisateur, pas moins de 10 000 personnes se réunissent néanmoins, de façon spontanée, sur la place de l’ancien Marché Bonsecours. Entre 21h et 23h, la foule se fera chargé cinq fois par la police, la confrontation virant à l’émeute alors que des magasins sont vandalisés et que des feux sont allumés avec des débris.

Les grands spectacles sur le mont Royal

Prise dans une dialectique opposant la violence de certains fêtards à celle des policiers, la Saint-Jean-Baptiste était donc appelée à se renouveler dès 1975, alors que Lise Payette se voyait confier l’organisation d’une « Superfrancofête ». Véritable festival s’étirant sur cinq jours et reprenant à son compte le succès du spectacle populaire présenté au Parc Jarry l’année précédente, la Saint-Jean-Baptiste de 1975 est organisée sur le mont Royal, un endroit « neutre » en regard des événements des années passées et offrant un milieu paisible et naturel à ce rassemblement de très grande envergure. En effet, pas moins de 1500 employés et 500 artistes mettent sur pied près de 250 spectacles, faisant de la montagne un lieu de ralliement pour toute la jeunesse montréalaise, qui s’y donne des airs de festival populaire qui n’est pas sans rappeler Woodstock avec ses débordements alcooliques, narcotiques et même sexuels, le tout sous le regard étonnement patient et tolérant de policiers se joignant même parfois à la fête.

Le succès de l’événement est énorme, alors que pas moins de 1 500 000 personnes visitent le Mont-Royal. Mentionnons notamment celui du spectacle d’ouverture intitulé « Happy Birthday » et regroupant Yvon Deschamps, Louise Forestier et Gilles Vigneault. Dans une tentative de « décolonisation du quotidien », Deschamps invite d’abord la foule à ne parler que français durant la prochaine année afin d’obliger les anglophones à apprendre le français et à l’utiliser en public, un enjeu social non négligeable dans un Québec qui, malgré l’adoption de la loi 22 faisant du français la seule langue officielle du Québec en 1974, est toujours aux prises avec la question linguistique. Également, Vigneault propose quant à lui de remplacer la chanson « Happy Birthday » par « Gens du pays », qu’il a composée pour l’occasion et qui deviendra rapidement l’hymne national officieux du Québec.


L’événement est repris l’année suivante, mais l’enthousiasme est déjà moins grand : à peine la moitié des visiteurs de l’année précédente se déplacent sur la montagne en 1976 et ce, malgré le succès du spectacle d’ouverture qui regroupe 300 000 personnes, le désormais célèbre « 1 fois 5 » qui avait été présenté quelques jours plus tôt à Québec. De plus en plus, on critique l’aspect de festival populaire pour jeunes, les personnes plus âgées ayant difficilement accès au site qui se retrouve invariablement dévisagé par les déchets laissés par les fêtards. Certains critiquent également l’absence de conscience politique de l’événement et des participants, alors qu’on planifie déjà changer la formule l’année suivante et décentraliser les festivités dans les parcs.

L’instauration de la fête nationale du Québec

C’est en 1977, par un décret ministériel du gouvernement nouvellement élu de René Lévesque, que la Saint-Jean-Baptiste devient officiellement la « fête nationale du Québec », la Loi sur la fête nationale proclamée l’année suivante venant confirmer ce statut. Cette décision viendra en fait confirmer une évolution de la fête observée depuis les années 1960, à savoir le recentrement du référent national canadien-français sur le Québec, ainsi que l’évacuation complète de toute référence religieuse et ce, jusque dans la dénomination même de la fête. Plus profondément, l’officialisation et l’étatisation de la fête illustrent l’ambition du gouvernement péquiste d’affirmer une nation civique recouvrant l’ensemble de la société québécoise et non plus seulement sa majorité francophone. Voici le texte officiel de l’arrêté ministrériel :

ATTENDU QUE le 24 juin, jour de la Saint-Jean-Baptiste est depuis très longtemps considéré comme la fête nationale des Québécois;

ATTENDU QUE cette journée est toujours marquée de cérémonies et festivités célébrant le caractère propre de notre peuple;

ATTENDU QU’il y a lieu de consacrer cet état de fait en décrétant que le 24 juin sera désormais « Fête nationale du Québec »;

IL EST ORDONNÉ, sur la proposition du Premier ministre :

QUE le 24 juin, jour de la Saint-Jean-Baptiste, soit désormais également connu sous le nom de Fête nationale du Québec;

QU’une proclamation soit émise à cet effet et publiée dans la Gazette Officielle du Québec.

Il est d’abord intéressant de constater la projection opérée quant à l’identité québécoise qui s’est développée dans le courant des années 1960 sur l’ensemble du passé des francophones. L’ancien référent canadien-français s’en trouve complètement évacué, le nouveau référent québécois ne faisant pas que lui succéder, mais le recouvrant rétrospectivement. On remarque aussi l’insistance sur le caractère populaire des célébrations, sur le fait que les traditions entourant la Saint-Jean-Baptiste proviennent de la vie du peuple lui-même, ce qui est d’ailleurs fondé en regard des coutumes populaires de la fête. Ainsi, l’arrêté ne ferait qu’officialiser le caractère expressif de la fête pour la nation québécoise, projetant cependant ce référent sur l’ensemble de la société en faisant de la Saint-Jean-Baptiste la « Fête nationale du Québec », soit de l’ensemble de la société québécoise.

Il est assez significatif que les organisateurs intégrèrent alors, pour la première fois de l’histoire de la fête, des célébrations organisées par des Autochtones, le ministre Louis O’Neil faisant même le voyage à Mingan pour récupérer la valeur symbolique et politique de l’événement. Sans conteste, la Saint-Jean-Baptiste évolue à ce moment vers un arrimage plus grand à la diversité de la société québécoise, exprimant en quelque sorte les aspirations intégratives du référent national québécois, tant par rapport aux immigrants qu’aux Autochtones.

Inscrites justement sous le thème « J’ai la mémoire en fête », les célébrations de 1977 se veulent plus décentralisées que les méga-spectacles des deux années précédentes et misent sur les fêtes de quartier et dans différentes municipalités (900 fêtes dans 275 municipalités). Deux spectacles d’envergure sont néanmoins au programme à Montréal, l’un se tenant au Parc Jeanne-Mance et l’autre au Stade olympique, alors qu’un spectacle était également organisé sur les Plaines d’Abraham à Québec. Ce dernier, se tenant sur des terres gérées par un organisme fédéral, a d’ailleurs presque fait les frais de l’agacement causé à Ottawa par l’officialisation de la fête. Ainsi, le gouvernement fédéral refusa d’abord la tenue de l’événement, les responsables finissant cependant par reculer devant la pression populaire. Encore une fois, l’espace de la fête, contrôlé ici par la législature fédérale, faisait l’objet de restrictions sinon de chantage, ce qui n’empêcha pas la population de finir par s’emparer du lieu, dans ce cas-ci grâce à la pression de l’opinion publique.

Alors que les célébrations des années 1970 avaient jusqu’alors été relativement boudées par la télévision, le spectacle organisé au Stade olympique fut, d’après plusieurs observateurs, principalement conçu pour la télévision (notamment Radio-Canada, qui le diffusa intégralement), au point d’y mieux paraître que pour les spectateurs eux-mêmes. Peu festif, le spectacle au Stade olympique marqua cependant le retour des manifestations « officiellement médiatiques » de la fête nationale, alors qu’autrefois c’était le défilé qui occupait cette fonction. Dans cette optique, la manifestation de la fête montrée par les médias paraît souvent mieux à l’écran qu’en vrai, la télévision se contentant également d’en montrer un visage univoque et non conflictuel.

Entre décentralisation et dépolitisation : une fête nationale à la recherche d’elle-même

Cette volonté de décentralisation et, dans une certaine mesure, de prise de contrôle de la fête nationale par le gouvernement aboutit, en 1978, à la création d’un comité organisateur de la fête nationale. Dans une volonté à peine cachée de briser le monopole détenu par les sociétés patriotiques, on cherche autant à décentraliser la Saint-Jean-Baptiste qu’à en amoindrir la charge nationaliste :

Le nouveau gouvernement péquiste (…) veut développer [la fête de la Saint-Jean-Baptiste] à travers tout le Québec et l’encadrer par un comité organisateur […]. La structure de la corporation de la fête nationale n’est pas simple. À l’origine, un arrêté en conseil divise le Québec en quinze régions; dans chacune d’elles un conseil d’administration de onze personnes est formé parmi lesquelles seront choisis les membres dits nationaux, dont la liste est soumise au ministre du Loisir et des Sports. La création de cette structure ne sera pas sans heurts. La SSJB, qui avait toujours eu en main l’organisation des fêtes à Montréal, voit la décentralisation comme la violation d’une chasse gardée. La bataille sera dure. (Marie Chicoine, p. 258)

De fait, la décentralisation de la fête élargit les célébrations à pas moins de 600 municipalités, alors qu’aucun rassemblement d’envergure n’est prévu à Montréal, qui compte cependant 28 festivités de quartier. La tradition du brunch multiethnique est alors instaurée, reprenant à son compte la tradition de la grande tablée (elle-même une version populaire du banquet officiel) dans une ouverture toute gastronomique aux diverses communautés culturelles de la société québécoise. Des rassemblements d’envergure ont néanmoins lieu dans les environs de la métropole, Laval accueillant près de 200 000 personnes et le site de Terre des Hommes, sur l’île Notre-Dame, près de 150 000 personnes.

De façon assez symbolique, les organisateurs de la fête soulignent la décentralisation de celle-ci et son ancrage dans l’ensemble des municipalités du Québec par une communion de 15 000 feux allumés à la grandeur de la province. Ce mouvement de décentralisation de la fête se poursuit l’année suivante, alors que la fête nationale de 1980, au départ censée être la première fête nationale d’un Québec en route vers la souveraineté, est plutôt marquée par la défaite référendaire et la profonde division qu’elle laisse au sein de la population. Dans cette situation, la fête nationale se veut cependant une occasion de réconciliation entre les factions s’étant déchirées durant les mois précédents, comme en témoigne le thème officiel des célébrations : « Tout le monde est important ».

Craignant d’ailleurs que la Saint-Jean-Baptiste ne soit un théâtre propice aux accrochages, un couvre-feu est imposé à Montréal et à Québec, les fêtards devant se disperser à minuit et n’ayant pas le droit de consommer de l’alcool sur la place publique. Évidemment, cette décision fut vertement critiquée par les organisateurs des festivités, qui y virent une autre manifestation du caractère autoritaire de Jean Drapeau. Appelant à la tolérance policière, on évoqua rapidement l’option de contourner le règlement municipal, qui s’appliquait aux terrains publics de la ville, en continuant de fêter après minuit dans les cours d’école, qui sont des terrains privés. Encore une fois, l’espace de la fête se montrait mouvant et difficilement contrôlable par les autorités alors que, cette fois, les policiers firent véritablement preuve de tolérance envers les fêtards, notamment dans le Vieux-Montréal.

Un rassemblement national est également organisé à Québec sur les Plaines d’Abraham le 23 juin, où c’est René Lévesque lui-même qui allume le bûcher, le geste étant en soi moins significatif que si le « Oui » avait gagné un mois plus tôt. À Montréal, la tradition du défilé est reprise de façon officieuse par un « Comité du 24 juin » qui organise une marche populaire sous le thème « À chacun son pays ». Plusieurs groupes participent à celle-ci, notamment le Comité d’information sur les prisonniers politiques et son président Jacques Rose, le syndicaliste Gérald Larose et environ 400 manifestants, les Chevaliers de l’indépendance et leur chef Reggie Chartrand assurant la sécurité de l’événement. Il est, à cet égard, intéressant de constater que le regroupement des Chevaliers de l’indépendance, qui avait par le passé participé à nombre de manifestations violentes, assurait maintenant les services d’ordre au sein d’un défilé populaire dont on régulait de l’intérieur les débordements, sans doute pour prévenir les confrontations avec la police qu’on avait pourtant autrefois grandement cherchées.

Outre cette appropriation de l’espace, voire d’une tradition de la Saint-Jean-Baptiste, par des manifestants et regroupements nationalistes et de gauche, il est également fort intéressant d’observer l’émergence d’un autre regroupement se définissant cependant dans un tout autre registre identitaire : les gais. En effet, un regroupement de gais organise cette année-là un rassemblement festif, un événement qui sera répété par la suite. Pour la première fois peut-être, l’espace de la Saint-Jean-Baptiste sert à la « représentation » d’un groupe ne se définissant pas selon un critère national ou ethnoculturel (on pense évidemment aux Canadiens français, mais aussi aux appels aux Autochtones, aux anglophones ainsi qu’aux « Néo-Québécois », comme on nomme les communautés culturelles à l’époque).

L’année suivante, les fêtes sont au faste avec un grand spectacle au Vieux-Port mettant en vedette Diane Dufresne, alors que Claude Lafortune, de « L’Évangile en papier », conçoit un défilé qui ne suscite pas grand enthousiasme. Un parfum de scandale entache d’ailleurs les festivités avec des histoires de copinage et de frais exorbitants, au point où les festivités sont confiées, en 1982, à la Société des festivals populaires du Québec. Les rassemblements de quartiers remplacent alors les grands spectacles dans un climat plutôt morose, comme en témoigne la citoyenne Josianne Lachapelle dans une lettre ouverte au Devoir :

J’ai mal à mon drapeau lessivé, berné, délavé, j’ai mal à mes racines tordues, exploitées, piétinées, pressurées par des odeurs de patrimoine bouilli, par des saveurs de cire d’abeille en conserves, j’ai mal à mes fraises aux pluies acides, j’ai mal à mon papier gaspillé, j’ai mal à mon tour du Québec éparpillé, catalogué, fléché et sirop d’érabilisé, j’ai mal à mon futur bâillonné et conditionnel à cette peur d’aujourd’hui, j’ai mal à cette jeunesse bafouée, robotisée, informatisée, chômeuse en attente et en surplus, j’ai mal à mon Québec de gauche à droite et d’ailleurs, j’ai mal à mes idées de oui croisées de non, j’ai mal à ma piastre de feuille d’érable froissée, j’ai mal à ma loi 101 sur étiquettes et sur tablettes, j’ai mal à mon Québec fort en fermetures, en faillites et en lois d’urgence, j’ai mal à mon fleur de lys d’un jour, j’ai mal à mon Saint-Laurent canalisé et majestueux de pollution, j’ai mal à mes vieux parqués tranquillisés, morphinés, j’ai mal à mes jeunes aux yeux vides de n’avoir jamais aimé, j’ai mal à ma foi sans espérances et j’ai le noir au cœur et j’ai la fête triste. (25 juin 1982)

Entre ouverture et traditions

L’année 1984 est celle des grands anniversaires. D’abord le 450e de la première traversée de Jacques Cartier, en 1534, puis le 150e de la fondation de la SSJB et du premier banquet patriote pour fêter la Saint-Jean-Baptiste, en 1834. D’importantes festivités et cérémonies sont prévues pour l’occasion, débutant avec la fête nationale et s’étendant tout l’été sous le thème de « Québec 84 ». Elles seront d’ailleurs l’occasion, pour plusieurs Autochtones, de contester la vision européano-centrique des festivités et de la lecture de l’histoire qui y était proposée, ainsi que de demander la reconnaissance de leurs droits ancestraux (lesquels faisaient alors l’objet de négociation avec le gouvernement fédéral).

Alors que plusieurs se questionnent sur le renouvellement d’un nationalisme quelque peu en déroute (tant du côté souverainiste que fédéraliste) après la défaite référendaire et le rapatriement de la constitution sans l’accord du Québec, le gouvernement organise, à la fin du mois de mai, un colloque international sur la présence du Québec dans le monde. Par-delà un statut politique bloqué, il cherche ainsi à ouvrir les frontières nationales, à insérer le Québec « dans l’espace et le temps mondial ». Quelques jours plus tard, Québec est l’hôte des « Rencontres franco-québécoises sur la culture », une occasion de renouveler le dialogue avec la mère-patrie1. L’occasion de la commémoration du 450e anniversaire de la première traversée de Cartier offre donc au gouvernement une occasion symbolique pour inscrire le Québec sur la scène des nations.

Afin de coordonner l’ensemble des festivités et également pour remettre un peu d’ordre dans l’organisation de la fête nationale en général, le gouvernement confie cette année-là l’organisation de celle-ci au Mouvement national des Québécois (MNQ), qui s’en occupe encore aujourd’hui, avec le mandat de favoriser la participation populaire et de remettre de l’avant le sens historique de la fête2. Le MNQ publia à ce moment un guide présentant les coutumes de la Saint-Jean-Baptiste qu’on souhaite faire revivre, ainsi que la marche à suivre pour les mettre en œuvre :

Pour les célébrations, le Mouvement propose entre autres la levée du drapeau, le feu de joie, le discours patriotique, la volée de cloches, la messe commémorative, le pavoisement, les déguisements, la soirée folklorique, la corvée et la grande tablée. Le guide, qui sera certaines années accompagné d’un agenda d’organisateur, comprend des instructions, conseils et illustrations qui servent à préparer les célébrations de la Fête nationale. (Daniel Chartier et Catherine Vaudry, p. 111)

La stratégie porta ses fruits, les messes commémoratives et volées de cloches étant surtout populaires chez les personnes plus âgées, et les déguisements chez les plus jeunes. Afin de fêter son 150e anniversaire, la SSJB organise quant à elle un grand banquet patriotique réunissant 700 convives et qui est présidé par le Premier ministre René Lévesque. Événement officiel par excellence et fondateur de la fête nationale, le banquet patriotique fut, comme nous l’avons vu, la première manifestation de la Saint-Jean-Baptiste en tant que fête nationale au Québec (à l’époque le Bas-Canada). Il s’agissait également d’un retour de cette tradition, qui avait été écartée, du moins dans son versant officiel, des célébrations depuis les années 1970, où elle avait plutôt été reprise sur le mode populaire par les repas communautaires des quartiers montréalais. Une variante intéressante du banquet patriotique allait également prendre place à Québec, où la Confédération des associations linguistiques et culturelles de Québec organisa un spectacle musical et un brunch multiethnique, utilisant l’espace de la fête pour proposer, par une manifestation parallèle, une affirmation de la présence des communautés culturelles au sein de l’ensemble national franco-québécois.

À Montréal, et dans un registre nettement moins officiel, le mauvais temps causa une véritable échauffourée entre fêtards et policiers au parc Maisonneuve, le spectacle du samedi soir étant annulé pour cause de pluie. Cela n’empêcha pas plus de 2 000 fêtards de se réunir néanmoins au parc, quelques bagarres éclatant et poussant les policiers à évacuer les gens des lieux, parfois non sans heurts. Des parades sont également organisées dans plusieurs quartiers, reprenant ainsi de façon très locale, voire communautaire, une tradition autrefois d’envergure nationale.

Ce mouvement de retour aux traditions de la fête se poursuit au cours des années suivantes, tout comme la morosité générale des célébrations. L’élément religieux opère également un retour, du moins dans le discours des médias par rapport à la fête, alors que se poursuivent les initiatives d’intégration vis-à-vis des communautés culturelles.

Le retour du défilé

La tradition du défilé fait son retour en 1987, du moins dans les alentours de Montréal (même s’il faut mentionner que certaines localités du Québec ne l’ont jamais abandonné, souvent sous une forme assez traditionnelle – le petit garçon frisé et son mouton avaient la couenne dure). En cette année du 150e anniversaire du soulèvement patriote, un défilé historique est organisé à Saint-Eustache, mais c’est en fait celui organisé à Saint-Hubert sur la Rive-Sud qui lui vole la vedette, attirant plusieurs milliers de spectateurs. L’événement est repris l’année suivante alors que plus de 30 000 personnes y assistent, un succès nettement plus considérable qu’à Montréal, où une timide tentative de trois chars allégoriques représentant le passé, le présent et l’avenir n’attire que quelques centaines de personnes.

C’est la Saint-Jean de 1990 qui marque véritablement le retour du défilé à grand déploiement, plus que jamais médiatique. Cette année-là, le traditionnel mouton fait son retour, mais cette fois il est seul, énorme et noir. Il ouvre le défilé et est censé symboliser la diversité culturelle du Québec contemporain, alors qu’il est tiré par 24 jeunes issus des communautés culturelles et suivi de danseurs autochtones. L’Accord du lac Meech ayant été torpillé la veille, c’est dans un intéressant revirement symbolique que le Mouton de Troie (c’est le nom que les organisateurs lui ont donné) prend alors pour plusieurs la figure emblématique du Québec au sein de la Confédération.

La polarisation du moment mobilise la population, qui afflue dans les rues de Montréal pour manifester son attachement au Québec, alors que plus de 200 000 personnes assistent au défilé. Celui-ci est d’ailleurs retardé d’un jour à cause de la pluie, laquelle n’empêche pas des manifestants de se rendre malgré tout, le 24, jusqu’à la demeure de Pierre Elliott-Trudeau à Outremont pour manifester leur mécontentement à l’ancien Premier ministre qui a grandement contribué à l’échec de l’accord constitutionnel.

Dans ce contexte très chargé politiquement, le comédien Jean Duceppe, porte-parole des festivités (comme il l’avait été en 1974), y va d’un discours patriotique inspiré par le sentiment de révolte ambiant vis-à-vis du refus du reste du Canada de reconnaître un statut particulier au Québec au sein de la Confédération :

On remarque l’utilisation, par Duceppe, d’un « nous » référant explicitement aux Franco-Québécois et qui, dans ce discours, se fond avec le sujet politique québécois (l’appel aux Québécois et Québécoises comme citoyen-ne-s du Québec). Alors que la fête faisait effectivement place à l’altérité en invitant Autochtones et immigrants à s’y intégrer, la polarisation du contexte politique et des esprits laissa rapidement poindre un référent national francophone plus affirmé et clairement à la base de la définition de l’ensemble politique québécois.

Par ailleurs, si cette mobilisation nationaliste sans précédent depuis le référendum de 1980 ne donna pas lieu à des débordements « anti-Canada », il reste que le contexte influença grandement la tenue de la Fête du Canada, une semaine plus tard. Ainsi, plusieurs municipalités annulèrent tout simplement les célébrations, dont la ville de Québec, alors qu’à Montréal, les autorités s’en dissociaient et les confiaient à un organisme privé. Au-delà de la Saint-Jean-Baptiste, et pour la première fois depuis les années 1960, la Fête du Canada se voyait elle aussi cooptée par le contexte politique, son espace et sa symbolique devenant ouvertement conflictuels avec la question de l’identité et la reconnaissance du Québec au sein du Canada.

Excès et pluralisation de la fête nationale

Les années qui suivent marquent une certaine réappropriation nationaliste de la fête, qui culmine en 1995, année du référendum. Suite à la seconde défaite référendaire, on observe cependant une dépolitisation de la fête, de même qu’une montée de la turbulence des foules qui débouche à quelques reprises sur des émeutes. C’est notamment le cas à Québec en 1998, plusieurs fêtards passablement éméchés refusant de quitter paisiblement les Plaines d’Abraham suite au spectacle qui se termine vers minuit. Afin d’éviter les confrontations de ce genre, les organisateurs décident, l’année suivante, d’allonger le spectacle jusqu’au petit matin, une tradition qui se poursuit jusqu’en 2011, le maire Labeaume décidant alors d’interdire la présence d’alcool sur le site afin de briser l’image de beuverie nationale des célébrations de la Vieille Capitale.

C’est également à la fin des années 1990 que la fête retrouve son antique symbolique solaire et son jaune, lesquels se retrouvent maintenant dans l’imagerie officielle de la Saint-Jean-Baptiste, ce qui prouve encore une fois la prégnance des symboles de la fête, même quand ceux-ci sont évacués pendant une certaine période. Cette symbolique du soleil est d’ailleurs reprise dans une tradition mise en place dans une volonté d’intégration des Autochtones aux célébrations québécoise. Le 21 juin, jour du solstice d’été, est également la journée des Autochtones et, depuis 2001, est aussi célébré en tant que Solstice des Nations. Un feu de joie est alors allumé par la nation autochtone hôtes des fêtes, dont les braises sont conservées jusqu’à la fête nationale, le feu de joie des Plaines d’Abraham étant alors allumé avec celles-ci.

La fête reste malgré tout un espace polémique, comme en font foi certaines tentatives de réappropriation de celle-ci par le gouvernement fédéral (aux bons soins de la ministre du Patrimoine Sheila Copps), alors que le gouvernement libéral décide de couper les vivres au défilé en 2003. Celui-ci revient en 2005 et comprend, depuis 2007, des « Géants » qui représentent des figures historiques du Québec et de la Nouvelle-France, dans une tentative d’injecter un peu d’histoire et d’identité nationale dans une fête quelque peu en recherche d’elle-même.

Cette fête nationale au propos plutôt édulcoré mène également à des dissensions, comme en 2005 quand le groupe Loco Locass, qui désire alors offrir un propos plus politique que ce que proposent les manifestations grand public, organise un spectacle parallèle à ceux de Québec et de Montréal qui rassemble près de 50 000 personnes. D’un autre côté, cette dépolitisation a peut-être permis une plus grande ouverture de la fête aux différentes composantes de la société québécoise, comme en font foi certaines célébrations des plus exotiques, comme celle du quartier Mile-End, à Montréal. Entre ouverture et désubstantialisation, la Saint-Jean semble incertaine d’elle-même, un peu à l’image de la nation québécoise.

Marc Ouimet

Bibliographie sélective

Jacques Beauchemin, L’histoire en trop.  La mauvaise conscience des souverainistes québécois, Montréal, VLB, 2002.

Donald Luc Boisvert, Religion and nationalism in Quebec: the Saint-Jean-Baptiste celebrations in sociological perspective, thèse de doctorat, Université d’Ottawa, Ottawa, 1992.

Marie Chicoine, et al., Lâchés lousses.  Les fêtes populaires au Québec, en Acadie et en Louisiane, Montréal, VLB, 1982.

Eva-Marie Kröller, « Le Mouton de Troie : Changes in Quebec Cultural Symbolism », The American Review of Canadian Studies, hiver 1997, p. 523-544.

Katia Malaussena, Essai d’archéologie comparée des commémorations nationales anglaises, françaises et québécoises (1980–2000), thèse de doctorat, Université Laval, Québec, Université Paris XIII, Paris, 2002.

Jill Mac Dougall, Performing Identities on the Stages of Quebec, New York, P. Lang, 1997.

Katia Malaussena, « Commémoration et lien territorial.  L’Angleterre et le Québec en comparaison », Recherches sociographiques, XLIII, 1, 2002, p. 79-110.

Charles Taylor, Réconcilier les solitudes.  Écrits sur le fédéralisme canadien, Sainte-Foy, Presses de l’Université Laval, 1992.

Et quelques documentaires

Jacques Godbout, Le mouton noir, documentaire produit par l’Office national du film, Montréal, 1992.

Jacques Godbout, Les héritiers du mouton noir, documentaire produit par l’Office national du film, Montréal, 2003.


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