Pettit garçon en saint Jean-BaptisteLa tradition du défilé est sans doute la plus caractéristique de la Saint-Jean-Baptiste. Tous, et plus encore les plus vieux, ont en tête le petit garçon frisé accompagné de son mouton, représentant saint Jean-Baptiste, qui clôturait chaque année le défilé. Cette mise en scène du saint patron des Canadiens français, qui émergea vers les années 1860, allait devenir, un siècle plus tard, l’image même d’un nationalisme canadien-français traditionnel, conservateur, teinté de religion et quelque peu infantilisant que les nationalistes québécois voulurent remplacer.

Il ne s’agissait d’ailleurs pas des premières attaques contre cette représentation (le petit garçon frisé) de saint Jean-Baptiste issue des peintures renaissantes du XVIe siècle. Ainsi, dès 1911, Ollivar Asselin, alors président de la Société Saint-Jean-Baptiste, avait vertement critiqué ce symbole, ce qui lui avait d’ailleurs valut un flot de critiques tel qu’il avait dû démissionner de son poste:

Mais quand pour satisfaire la volonté philistine d’un président ou d’un secrétaire de section, on promène toute une matinée sous un soleil brûlant, au risque de le rendre idiot pour la vie, un joli petit enfant qui n’a fait de mal à personne et à qui, neuf fois sur dix, la tête tournera de toute manière; quand, à cet enfant, l’on adjoint un agneau qui, se fichant de son rôle comme le poisson, en pareille occurrence, se ficherait du sien, lève la queue, se soulage et fait bê; et que derrière cet enfant et cet agneau, on permet à un papa bouffi d’orgueil d’étaler sa gloire d’engendreur en ayant l’air de dire à chaque coup de chapeau : « L’agneau le voilà; mais le bélier, c’est moi ». – Si je veux bien ne pas mettre en doute la sincérité de ceux qui m’invitent à saluer, au nom du patriotisme, ce triste bouffon spectacle, je veux aussi, sans manquer de respect ni à la Religion ni à la Patrie, pouvoir m’écrier : Ce gosse qui fourre nerveusement ses doigts dans son nez et qui, pour des raisons faciles à deviner, ne demande qu’à retourner au plus tôt à la maison, ce n’est pas Saint (sic) Jean-Baptiste, c’est l’enfant d’un épicier de Sainte-Cunégonde.

Logo du RINPour virulente qu’ait été l’attaque, elle resta cependant sans écho jusque dans les années 1960, où le mouton devînt de plus en plus un symbole de soumission au colonialisme anglo-saxon que les nationalistes voulurent abattre. Non seulement les critiques du symbole se firent-elles nombreuses, mais il fut directement attaqué. Le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), subvertissant le mouton de la soumission, fit ainsi d’un bélier aux couleurs de la révolution (le rouge et le noir) son emblème. Comme l’évoque André D’Allemagne, l’un des fondateurs du mouvement:

En janvier 1962, […] le RIN présente son nouvel emblème adopté quelques mois plus tôt par le Conseil central : une tête de bélier stylisée, noir et rouge. Le Bélier s’oppose, en l’évoquant, au traditionnel mouton de la Saint-Jean-Baptiste, représentation peu flatteuse du Canada français. Dans le Zodiaque, le Bélier est signe du printemps. C’est le symbole de la force et du renouveau. Il est à noter que le nouveau symbole avait provoqué d’âpres discussions au Conseil central. Certains lui reprochaient d’être difficile à reconnaître et de rassembler à un escargot (ce que les caricaturistes, d’ailleurs, ne laisseront pas passer), d’être compliqué à dessiner et de n’avoir aucune résonance historique. (…) Une fois lancé, cependant, le bélier fut abondamment utilisé par le RIN durant toute son histoire. On le retrouve sur les drapeaux, le papier à lettres officiel, le journal L’Indépendance, les brochures et tous les documents du mouvement, ainsi que sur des boutons de manchettes, des épingles à cravates et des cartons d’allumettes.

statue décapitéeEn 1963, un groupe nationaliste obscur va jusqu’à enlever le mouton du défilé, le séquestrant dans l’est de Montréal sans atteindre pour autant à sa sécurité, et le déposant devant une station de télévision. Les organisateurs disposant d’un mouton de rechange, rien n’y paru, mais le message était passé: l’année suivante, saint Jean-Baptiste fut représenté par une statue en bois de 10 pied montrant un homme mature et décidé, à l’image du Québec d’alors… Or, la représentation la présence du saint patron dérangeait autant que sa représentation infantile, aussi les critiques ne cessèrent pas. En 1969, le Front de libération populaire (FLP) décida d’attaquer la statue, la renversant en plein défilé, celle-ci se décapitant en tombant, ce qui n’est pas sans manquer d’ironie quand on sait que saint Jean-Baptiste mourut justement décapité…

Mouton de Troie de 1990Le défilé traditionnel disparut alors des rue de Montréal, étant dans les années suivantes remplacé par des marches populaires. Il ne réapparaîtra qu’à quelques reprises durant les années 1980, manquant souvent de panache. Ce n’est qu’en 1990 que la tradition est véritablement restaurée, le concepteur Richard Blckburn, du Cirque du Soleil, proposant un Mouton de Troie reprenant l’ancien symbole en l’actualisant, l’énorme bête étant tirée par 24 jeunes « saint Jean-Baptiste » issus des communautés culturelles, le mouton symbolisant alors le pluralisme de la société québécoise. Or, dans le contexte de l’échec de l’Accord du lac Meech quelques jours plus tôt, le mouton pris pour plusieurs valeur de symbole du Québec au sein de la Confédération, ce qui inspira d’ailleurs le cinéaste Jacques Godbout à faire un documentaire de 4h restituant l’actualité politique de cette années mouvementée (échec de l’Accord du lac Meech, création du Bloc Québécois et de la Commission Bélanger-Campeau, etc.).

Depuis 2007, les organisateurs de la fête ont intégré des « géants » au défilé, soit de grandes statues représentants des personnages importants de l’histoire du Québec. Cette initiative est intéressante en ce qu’elle propose des références historiques au défilé, cherchant à ancrer ou faire ressortir, à travers ces personnages, des éléments marquants de l’histoire du Québec. Or, il est permit de se questionner sur la véritable résonance mémorielle et historique de cette initiative, en quoi le fait de présenter de grandes statues relie véritablement les Québécois à leur passé si les organisateurs de la fête nationale ne proposent pas, en même temps, une réflexion plus profonde sur ce que ces monuments sont censés représenter en termes d’héritage et de valeurs (voir à ce sujet l’entrevue réalisée avec l’historien Gilles Laporte).

Malgré ces quelques critiques, l’idée des géants est intéressante et aura certainement contribué à rajeunir quelque peu l’image du défilé, ce dont personne ne se plaindra. Voici un liste des géants actuellement en service: René Lévesque, Paul Chomedey de Maisonneuve, Jeanne Mance, Louis-Joseph Papineau, Ti-Jean Rigodon (!), Rendez-vous Loto-Québec (sic), Ludger Duvernay, Félix Leclerc et Maurice Richard.

Marc Ouimet


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