Alors que la fête nationale appelle à la célébration du Québec, elle s’avère également un puissant révélateur des tensions qui l’animent. Difficile cette année de célébrer le Québec sans soulever l’importante crise sociale qui le secoue. Alors qu’un tumulte qu’aucune loi n’arrive à faire taire s’élève des rues depuis plusieurs mois, de nombreux politiciens et commentateurs critiquent l’irrationalité d’un mouvement qui demanderait, à leurs yeux, mers, mondes et utopies. Qu’en est-il vraiment de cette critique et qu’est-ce que la fête nationale peut nous dire de la place du symbolique en politique?

Irrationalité et ordre dominant

Il est d’abord permis de se questionner sur l’irrationalité supposée de demandes qui, tout en pouvant paraître à certains radicales (par exemple l’idée de gratuité scolaire), sont pourtant loin d’être dépourvues de logique. Seulement, celle-ci n’est pas celle du pouvoir en place. En ce sens, on doit admettre que la contestation sociale apparaît irrationnelle à plusieurs non pas parce qu’elle n’est pas rationnelle en soi, mais plutôt parce qu’elle se pense en dehors de la rationalité dominante (néolibérale). Penser un autre monde n’est jamais très rationnel aux yeux de ceux qui profitent de l’ordre actuel des choses…

Le problème vient également de la conception qu’on se fait généralement de la politique. Théoriquement, la politique relève du vivre-ensemble, ce qui englobe autant les modes d’administration et de gestion de la vie collective qu’un imaginaire et des valeurs partagées. Or, l’épuisement du modèle de la social-démocratie, longtemps couplé au Québec de l’idée d’émancipation nationale, aura laissé le champ libre à une vision de la politique orientée sur la seule bonne gestion des affaires publiques et de l’économie, sans horizon de projet collectif cohérent. Outre les dérives environnementales et économiques qu’on connaît à cette logique, on assiste plus profondément à une crise culturelle et du vivre-ensemble qui est commune, à des échelles diverses, à bon nombre des sociétés occidentales contemporaines.

Symbolique et vie collective

L’histoire de la fête nationale au Québec nous offre pourtant un exemple riche d’enseignements de la place du symbolique en politique. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, l’instauration de saint Jean-Baptiste en tant que saint patron des Canadiens français (et avant eux des Canadiens) n’a pas été une décision de l’Église, mais plutôt de sympathisants patriotes. En pleine crise politique avec le pouvoir britannique, ceux-ci se dotèrent d’un saint patron afin de légitimer leurs revendications en se donnant un véhicule mythologique et religieux. Symbole de résistance au pouvoir, saint Jean-Baptiste offrait une métaphore du peuple canadien et de ses aspirations de liberté, une figure annonciatrice de l’émancipation souhaitée et à venir.

Récupérée ensuite par le clérico-nationalisme, la figure de saint Jean-Baptiste devient celle de la mission providentielle des Canadiens français et se fige en des canons que plusieurs jugent infantilisants, notamment le petit garçon frisé accompagné de son mouton. Attaqué de toutes parts lors des années 1960, le petit frisé céda éventuellement sa place, du moins à Montréal, à une représentation plus mature du saint patron national. Récusant le fondement religieux de cette représentation collective, certains groupes militants mirent finalement à sac l’énorme statue du saint patron en 1969, dont la tête se décapita ironiquement d’elle-même en tombant au sol.

Si la fête délaisse à ce moment son élément religieux pour devenir, quelques années plus tard, la fête nationale du Québec (et non plus des seuls Canadiens français), elle ne propose pas de représentation symbolique alternative de la collectivité. Un peu à l’image d’un référent national qui se désubstantialise à mesure qu’il se veut le plus inclusif possible, la fête nationale regroupe alors bien davantage les gens autour de spectacles populaires que de représentations collectives partagées. Depuis quelques années, des « géants » peuplent le défilé national et font référence à de grands personnages de l’histoire. L’idée est intéressante, mais la seule évocation de personnages importants ne suffit pas à construire une référence et un imaginaire collectifs.

Refonder le Québec par le mythe

La crise sociale actuelle, dans son tumulte, nous signifie le fossé profond entre l’ordre actuel et les aspirations d’une large partie de la population. Par-delà les programmes politiques et les stratégies de gestion, peut-être le Québec a-t-il besoin de se réinventer symboliquement pour s’ouvrir de nouveaux horizons et se repenser en profondeur.

Qu’est-ce que le Québec? Comment le raconter pour mieux le projeter dans l’avenir? Le problème de plusieurs mythes est qu’ils sont souvent exclusifs. Saint Jean-Baptiste était le patron des Canadiens français et non des Autochtones, des anglophones et des immigrants qui habitaient également le Québec. Serait-il possible d’envisager un nouveau totem national qui fasse métaphore de la collectivité québécoise dans toute sa diversité, tout en tirant sa source de racines identitaires fortes? Un totem qui pave la voie à un projet de société singulier?

Qu’on me permette une suggestion. Les cultures autochtones traditionnelles sont fascinantes de par leur richesse symbolique, par le sens profond qu’elles impriment au monde et aux gestes. Un sens qui devrait nous inspirer et dont nous devrions profiter pour cette folle tentative de réinvention collective.

La Tête de la Tortue

Pour les Autochtones d’Amérique du Nord, la Tortue est le mythe fondateur expliquant la Terre et leur place sur celle-ci. Le continent nord-américain est une tortue sur le dos de laquelle ils ont grandi. Or, si l’on regarde une carte de l’Amérique du Nord et qu’on y imagine une tortue, il apparaît que le Québec en est la tête, le fleuve Saint-Laurent en formant en quelque sorte la bouche entrouverte.

Faisons donc du Québec la Tête de la Tortue nord-américaine, le fer de lance d’une renaissance citoyenne, humaniste et symbolique qui dépasse la logique mercantile et d’exploitation dominante. Faisons de cette tête une tête francophone, ouverte sur le monde mais puisant aussi son sens profond dans ses racines autochtones trop souvent laissées de côté. Déclinons cette tête à foison pour qu’elle porte toutes les couleurs et les aspirations d’un peuple métissé serré, d’un peuple qui chante et danse l’avenir sur des rythmes immémoriaux.

Que la fête nationale et son totem nous donnent l’occasion de nous rencontrer et de nous comprendre, de réinventer le Québec en montrant au monde que les idées, les valeurs et les personnes valent bien davantage que la bonne gestion et le développement de l’économie tout prix. Et comme la Tête de la Tortue ne saurait se détacher de son corps anglophone et de sa queue hispanophone, que ce mythe nouveau invite au dialogue tout autant qu’à l’affirmation de la spécificité singulière de notre bout d’Amérique!

Marc Ouimet


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